« […] je me suis aperçu que je n’avais pas besoin de le boire pour aimer le vin. Je l’aimais déjà, je l’aimais avant de le goûter, je l’aimais avant de le connaître, je l’aimais avant de naître, je l’aimais avant que les poètes m’apprennent à l’aimer, je l’aimais avant que l’homme se décide enfin à cultiver, apprivoiser, choyer la vigne comme un trésor inespéré. Je l’aimais avant de savoir que la vigne porte des fruits, avant même que l’homme s’en avise, avant que je trouve une grappe au fond d’une combe et que je la goûte, je l’aimais comme un paysage rêvé, je l’aimais comme un songe et je l’ai détesté comme un cauchemar. Je l’aimais avec la ferveur que je veux éprouver plus tard pour la femme que j’espère aimer. Je l’aimais avec la pudeur que j’imagine être celle des amants courtois, oui, j’aimais le vin comme le troubadour chérit sa Dame – sans la connaître. J’aime donc le vin parce que je ne le connais pas, et que jamais je ne le connaîtrai.
J’aime le vin parce qu’il m’est étrange, parce qu’il m’est familier, parce qu’il est incompréhensible et fabuleux. J’aime le vin parce que je ne peux m’empêcher d’aimer les hommes.
J’aime le vin que je bois, lorsqu’il mérite son nom. Dans ma cave, il n’y a pas de vin. Il n’y a que d’heureuses espérances. »
Jean-Claude Pirotte, Le silence, Stock, 2016, pp. 45-46.
En relisant aujourd’hui : « je me suis aperçu que je n’avais pas besoin de le boire pour aimer le vin »… mais quand je le bois, je l’aime encore plus. et, ayant la nostalgie de cet amour consommé, je me condamne volontiers à en boire un autre. et, ainsi de suite, tant qu’il n’y aura dans ma cave « que d’heureuses espérances »…
Claude Andrzejewski, Un ami trop grand, Lettre à Jean-Claude Pirotte
deux amis…
cher Claude,
je commence aujourd’hui
ton livre
cette lettre à Jean-Claude
cet ami, trop grand dis-tu
ici dans ce pays du hasard
ce pays où il a appris à faire du vagabondage
un art de vivre,
ce pays où il a commencé à explorer à jamais ses rêves d’enfant,
à suivre les chemins de la fiction, ceux de la vie
ce pays comme une leçon de peinture et de poésie
ce pays comme la page d’un livre ouvert au hasard
Claude Andrzejewski, Un ami trop grand, Lettre à Jean-Claude Pirotte, La Dragonne, 2022.
« Tu avais dit : « Ce sont les autres qui sont dans la fiction. » J’avais pensé en trempant les lèvres dans mon verre : « Qu’est-ce que ça signifie ? » (p. 17)
« Je marche et je pense à toi, Jean-Claude, je pense tellement à toi depuis que tu n’es plus de ce monde. En vérité je pense à toi depuis notre rencontre à Angoulème, il y a trente ans. Pas un jour sans ta présence…
Je t’écris en marchant, je marche en moi en t’écrivant. » (p. 21)
« Je marche incessamment, et même de façon dynamique, ne m’asseyant guère qu’ici, devant le Cabinet de curiosités. » (p. 21)
Cabinet de curiosités (Kunstschrank) de Zette Cazalas. Musée Bernard d’Agesci, Niort.
« Je pense aux peintres que tu aimais, dont tu répétais souvent les phrases… » (p. 23)
Nicolas de Staël. Plage à Agrigente, 1953.
« Devant moi, une huile sur bois signée Willem Van Mieris, intitulée Vendeur de légumes. » (p. 26)
Willem Van Mieris (1662-1747), « Vendeur de légumes », Musée Bernard d’Agesci, Niort.
« Tu te souviens, Jean-Claude, de notre première rencontre… » (p. 29)
Et moi, je me souviens, Claude, de notre première rencontre… avec toi, avec lui…
Le Cabaret, Adriaen Jansz Van Ostade (d’après), Musée Bernard d’Agesci, Niort.
« Cabaret, taverne, café, qu’importe le nom qu’on lui donne, le lieu me rappelle inévitablement notre histoire, mon vieux frère. Les bistrots, nous les avons fréquentés en toutes occasions – quand l’occasion ne s’offrait pas, nous la fabriquions. » (p. 38.)
« Tu aurais parlé beaucoup mieux que moi de ce cabaret là. Parce que tu fus adolescent en Hollande, que tu grandis au pays de Rembrandt et de Bruegel l’Ancien, et que plus tard tu devins peintre toi-même. » (p. 39)
Souvenirs Facebook Mardi 23 août 2022
Souviens-toi du soir où nous avions vu un sans-logis sous des cartons à Paris, tu m’avais dit : « Nous ne serons jamais des clochards. » (p. 82)
« Il faut s’avoir s’amputer », m’avais-tu dit. Non, pour moi, ce n’était pas si facile, la liberté était loin d’être gagnée. Je ne faisais qu’en goûter les prémices qui avaient, c’est vrai, une saveur extraordinaire grâce à toi […] ( p. 85)
« Nous n’avions pas stagné plus d’une semaine et demie à Angoulême avant que le voyage ne reprenne de plus belle. Cette fois-ci, direction l’Europe de l’est, plus exactement la Slovaquie. Tu étais invité à donner un cours magistral à la Faculté des langues romanes de Bratislava, le mardi à quatorze heures. Nous décollons donc dans une voiture de location le dimanche matin après une veille en forme de nuit courte et lente au cours de laquelle nous entonnons plus que jamais nos chants tchétchènes qui ressemblent aussi à des chants slovaques et à rien du tout. En quittant la place Francis-Louvel où nous venons de nous envoyer le coup de l’étrier, tu me fais : « On va filer ! Vloum ! Tu verras. On sera ce soir en Suisse !
Et nous nous arrêtons à Guéret pendant trois heures pour manger un peu et boire pas mal dans un restaurant que tu connais. Le soir, rebelotte à Bourg-en-Bresse à L’Auberge de l’Abbaye […] » (p. 88)