Souvenirs Facebook Vendredi 19 août 2022
Claude Andrzejewski, Un ami trop grand, Lettre à Jean-Claude Pirotte
deux amis…
je commence aujourd’hui
ton livre
cette lettre à Jean-Claude
cet ami, trop grand dis-tu
ici dans ce pays du hasard
ce pays où il a appris à faire du vagabondage
un art de vivre,
ce pays où il a commencé à explorer à jamais ses rêves d’enfant,
à suivre les chemins de la fiction, ceux de la vie
ce pays comme une leçon de peinture et de poésie
ce pays comme la page d’un livre ouvert au hasard
Claude Andrzejewski, Un ami trop grand, Lettre à Jean-Claude Pirotte, La Dragonne, 2022.
« Tu avais dit : « Ce sont les autres qui sont dans la fiction. » J’avais pensé en trempant les lèvres dans mon verre : « Qu’est-ce que ça signifie ? » (p. 17)
« Je marche et je pense à toi, Jean-Claude, je pense tellement à toi depuis que tu n’es plus de ce monde. En vérité je pense à toi depuis notre rencontre à Angoulème, il y a trente ans. Pas un jour sans ta présence…
Je t’écris en marchant, je marche en moi en t’écrivant. » (p. 21)
« Je marche incessamment, et même de façon dynamique, ne m’asseyant guère qu’ici, devant le Cabinet de curiosités. » (p. 21)
« Devant moi, une huile sur bois signée Willem Van Mieris, intitulée Vendeur de légumes. » (p. 26)
« Tu te souviens, Jean-Claude, de notre première rencontre… » (p. 29)
Et moi, je me souviens, Claude, de notre première rencontre… avec toi, avec lui…

« Cabaret, taverne, café, qu’importe le nom qu’on lui donne, le lieu me rappelle inévitablement notre histoire, mon vieux frère. Les bistrots, nous les avons fréquentés en toutes occasions – quand l’occasion ne s’offrait pas, nous la fabriquions. » (p. 38.)
« Tu aurais parlé beaucoup mieux que moi de ce cabaret là. Parce que tu fus adolescent en Hollande, que tu grandis au pays de Rembrandt et de Bruegel l’Ancien, et que plus tard tu devins peintre toi-même. » (p. 39)
Souvenirs Facebook Mardi 23 août 2022
Souviens-toi du soir où nous avions vu un sans-logis sous des cartons à Paris, tu m’avais dit : « Nous ne serons jamais des clochards. » (p. 82)
« Il faut s’avoir s’amputer », m’avais-tu dit. Non, pour moi, ce n’était pas si facile, la liberté était loin d’être gagnée. Je ne faisais qu’en goûter les prémices qui avaient, c’est vrai, une saveur extraordinaire grâce à toi […] ( p. 85)
« Nous n’avions pas stagné plus d’une semaine et demie à Angoulême avant que le voyage ne reprenne de plus belle. Cette fois-ci, direction l’Europe de l’est, plus exactement la Slovaquie. Tu étais invité à donner un cours magistral à la Faculté des langues romanes de Bratislava, le mardi à quatorze heures. Nous décollons donc dans une voiture de location le dimanche matin après une veille en forme de nuit courte et lente au cours de laquelle nous entonnons plus que jamais nos chants tchétchènes qui ressemblent aussi à des chants slovaques et à rien du tout. En quittant la place Francis-Louvel où nous venons de nous envoyer le coup de l’étrier, tu me fais : « On va filer ! Vloum ! Tu verras. On sera ce soir en Suisse !
Et nous nous arrêtons à Guéret pendant trois heures pour manger un peu et boire pas mal dans un restaurant que tu connais. Le soir, rebelotte à Bourg-en-Bresse à L’Auberge de l’Abbaye […] » (p. 88)
Souvenir Facebook Mercredi 24 août 2022
« Grâce à toi en même temps que par ta faute, j’ai donc marché au bord d’un néant qui a failli m’engloutir. Dans ces rues, par cette nuit affreuse et cette aube poisseuse, le moindre trottoir était un précipice. Cela faisait sans doute partie de l’initiation nécessaire. […] Bien sûr, nous en avons réchappé, des pièges et des dangers de Bratislava. Nous n’y avons pas trouvé la mort bien que son ombre ait plané, ni l’amour – aujourd’hui comme hier Lidka est un rêve -, ni la peur, que l’alcool dans notre sang anesthésiait. Nous n’avons trouvé que l’amère certitude de voir le cancer du monde se généraliser, voilà tout. » (pp. 103-104)
Souvenir Facebook Mercredi 25 août 2022
« Je me rappelle que je m’en voulais de ne pas être tout simplement heureux, là, avec toi. Ai-je alors songé à ces mots de Paul de Roux ou me les as-tu cités ? « Tu ne peux être là et ailleurs. Si étant là tu veux être ailleurs aussi, tu n’es ni là ni ailleurs. » Mais le vin triste me tenait. » (p. 125)
Souvenir Facebook Dimanche 28 août 2022
je confirme, Pirotte pouvait parfois avoir un sale caractère… mais on l’aimait comme ça…
« Mon vieux fiston, tu sais que je ne suis pas un bon « père », mais plutôt un sacré emmerdeur. » (p. 151)
Pirotte avait un rapport au temps très particulier, je confirme…
« Tu n’arrives jamais à l’heure et encore moins en avance, même aux événements que tu organises et que tu dois toi-même animer ; à l’heure dite en général nous sommes encore au bar du coin ou chez toi à finir la bouteille. Pirotte, ou l’Eternité en personne. » (p. 160)
L’éternité mise en bouteille.
« Tu es malade et tu m’envoies à ta place à la Maison Wallonie-Bruxelles à Paris où l’on t’a invité à donner des lectures de ton oeuvre. […] J’ai bu pour me donner du courage… » ( p. 164)
Je me souviens, cher Claude, que nous avons ensuite passé la nuit ensemble, avec Julien Dérôme le rédacteur en chef de la revue Borborygmes, allant de bars en clubs de jazz à mesure qu’ils fermaient, descendant vers la Seine nous sommes passé devant Notre-Dame sur le parvis désert – c’était beau – pour échouer très tôt le matin à l’ouverture du café Le Départ, place Saint-michel…
Qu’est-ce qu’il devient d’ailleurs, Julien Dérôme ? La revue Borborygmes a tiré le rideau en 2014… Après la mort de Pirotte. Mais ça n’a aucun rapport, même si Jean-Claude avait bien aidé à sa naissance et y avait publié pas mal de poèmes…





