Souvenir Facebook Vendredi 26 août 2022
Jean-Claude Pirotte, Le silence, Stock, 2016
« Parlerai-je de ma Hollande, celle de l’Est, où le Rhin se passe par le bac, du côté de Wageningen. Parlerai-je de l’enfance entourée de bruyère et de l’amour de mes grands-parents adoptifs. Je ne sais pas. Je me veux bourguignon dans l’âme, et c’est un autre moi qui pleure le souvenir du haut Veluwe et les chemins de sable d’une Gueldre de légende. Le temps de l’enfance est long et volatil. De sa longueur interminable, on ne se souvient jamais. On la regrette seulement, comme on voit s’envoler un vol de grues dans l’automne et disparaître. » (p. 74)
« Car nous sommes aussi – qui le dira ? – amoureux de Mercedes. Ce que Jan croit comprendre, et comment ne pas l’être ? Mais Jan sourit. Et Mercedes s’échappe. Donnez-nous, Seigneur en qui nous ne croyons guère, notre pain d’amour quotidien. Nos rêves seront moins obscurs. Nos jours seront mêlés de tendresse et de désespoir simulé. Ce sera la vie, et la vigne à tailler ne nous refusera pas le spectacle d’un paysage que nous voulons croire éternel. Ce paysage est en nous comme il est au-delà de nous. Il nous emplit comme il nous dépasse. Il émane de nous comme nous émanons de lui […] La Hollande est au bout du monde, et nous-mêmes sommes au bout du monde. » (pp. 77-78)
« Ce paysage, il a beau m’être le décor d’une vie, me reste justement assez étrange pour m’inspirer le songe d’un ailleurs qui serait ici. Je me sens en quelque sorte dépositaire de nombreux ailleurs possibles, dont la perfection me satisfait en me torturant parfois comme une douleur dentaire. Je m’éprouve vivant dans la mesure où ces ailleurs me protègent de je ne sais quelle débâcle de l’âme. Et les mots qui me viennent, je le soupçonne, ne disent hélas que trop peu ce qu’ils serraient affectés à dire. Le démon du vin – j’entends l’être familier, intime, qui habite la vigne – a-t-il quelque parenté avec celui de la littérature ? Suis-je trop jeune encore pour en douter, ou pour m’en douter ? Est-ce que moi aussi je ne lis pas de romans de gare ? Est-ce que j’écris sous l’emprise d’un excès de vin ? Le démon du vin m’inspire-t-il autre chose que des paroles jetées au vent des terrasses de printemps où l’air est lourd de parfums et de palabres. Ou de celles de l’automne où la mélancolie des soirs le dispute en intensité à l’arôme du vin bourru ? L’été, il me semble que je dors. L’hiver je regarde blanchir les crêtes et le noir des ceps trancher dans la lumière oblique des crépuscules. Je n’écris pas, je bois ici et là, n’ayant rien à faire qu’à regarder et écouter les vieux évoquer un temps qui m’est interdit. » (pp. 82-83)
« Je n’ai pas trouvé la poésie dans le vin, mais le vin dans la poésie. » (p. 87)
