La Madeleine du Maître des Demi-Figures est riche et belle

Souvenir Facebook Vendredi 26 août 2022

Sainte Madeleine lisant. Par le Maître des demi-figures féminines, un peintre anonyme du XVIe siècle originaire des Pays-Bas méridionaux (école flamande).

« Autant Madeleine était riche, autant elle était belle », écrit Jacques de Voragine. La Madeleine du Maître des Demi-Figures est riche et belle, me disait Han, mais mon regard le plus attentif ne percevra jamais le secret de son passé, ni ne lira le livre qu’elle tient entre ses doigts fuselés, et dont les caractères m’auraient révélé son avenir, sa pensée, ses désirs. Nous ne sommes, disait-il encore, amoureux que d’une image, et j’attendais que l’image devienne mouvement, et je savais pourtant que le mouvement détruirait l’image. Le seul souci de Madeleine est sa lecture, et si elle levait les yeux sur moi, que pourrais-je lire dans ses yeux ? « 

Jean-Claude Pirotte, Une adolescence en Gueldre, La Table Ronde, 2005, pp. 132-133.

Jean-Claude Pirotte, Le silence

Souvenir Facebook Vendredi 26 août 2022

Jean-Claude Pirotte, Le silence, Stock, 2016
« Parlerai-je de ma Hollande, celle de l’Est, où le Rhin se passe par le bac, du côté de Wageningen. Parlerai-je de l’enfance entourée de bruyère et de l’amour de mes grands-parents adoptifs. Je ne sais pas. Je me veux bourguignon dans l’âme, et c’est un autre moi qui pleure le souvenir du haut Veluwe et les chemins de sable d’une Gueldre de légende. Le temps de l’enfance est long et volatil. De sa longueur interminable, on ne se souvient jamais. On la regrette seulement, comme on voit s’envoler un vol de grues dans l’automne et disparaître. » (p. 74)
« Car nous sommes aussi – qui le dira ? – amoureux de Mercedes. Ce que Jan croit comprendre, et comment ne pas l’être ? Mais Jan sourit. Et Mercedes s’échappe. Donnez-nous, Seigneur en qui nous ne croyons guère, notre pain d’amour quotidien. Nos rêves seront moins obscurs. Nos jours seront mêlés de tendresse et de désespoir simulé. Ce sera la vie, et la vigne à tailler ne nous refusera pas le spectacle d’un paysage que nous voulons croire éternel. Ce paysage est en nous comme il est au-delà de nous. Il nous emplit comme il nous dépasse. Il émane de nous comme nous émanons de lui […] La Hollande est au bout du monde, et nous-mêmes sommes au bout du monde. » (pp. 77-78)
« Ce paysage, il a beau m’être le décor d’une vie, me reste justement assez étrange pour m’inspirer le songe d’un ailleurs qui serait ici. Je me sens en quelque sorte dépositaire de nombreux ailleurs possibles, dont la perfection me satisfait en me torturant parfois comme une douleur dentaire. Je m’éprouve vivant dans la mesure où ces ailleurs me protègent de je ne sais quelle débâcle de l’âme. Et les mots qui me viennent, je le soupçonne, ne disent hélas que trop peu ce qu’ils serraient affectés à dire. Le démon du vin – j’entends l’être familier, intime, qui habite la vigne – a-t-il quelque parenté avec celui de la littérature ? Suis-je trop jeune encore pour en douter, ou pour m’en douter ? Est-ce que moi aussi je ne lis pas de romans de gare ? Est-ce que j’écris sous l’emprise d’un excès de vin ? Le démon du vin m’inspire-t-il autre chose que des paroles jetées au vent des terrasses de printemps où l’air est lourd de parfums et de palabres. Ou de celles de l’automne où la mélancolie des soirs le dispute en intensité à l’arôme du vin bourru ? L’été, il me semble que je dors. L’hiver je regarde blanchir les crêtes et le noir des ceps trancher dans la lumière oblique des crépuscules. Je n’écris pas, je bois ici et là, n’ayant rien à faire qu’à regarder et écouter les vieux évoquer un temps qui m’est interdit. » (pp. 82-83)
« Je n’ai pas trouvé la poésie dans le vin, mais le vin dans la poésie. » (p. 87)

Souvenir Facebook Dimanche 28 août 2022
« Etait-ce donc cela la poésie ? Cet instant suspendu entre deux états de vie sonores et agités. Je sais aujourd’hui que rien n’est absolument définissable, et que justement ce qui est indéfini forme la matière même de notre appartenance à nous-mêmes, voire à l’espèce humaine. » (p. 67)
« La Hollande est au bout du monde, et nous-mêmes sommes au bout du monde. Que sera notre vie, la question n’a pas de sens. Ce qui semble assuré c’est qu’elle ne sera pas ce que nous croyons en faire. Car nous sommes impuissants face aux rencontres de hasard, de même que les événements lointains qui nous apeurent tendent à infléchir ce hasard. » (p. 78)

Jean-Claude Pirotte, Hollande

Souvenir Facebook Mercredi 24 août 2022

« dans les yeux de l’adolescente
on voit l’ombre gagner la lande
on voit les prochaines amours
s’éteindre et les ans mourir
on voit les voiles des navires
s’éloigner vers la fin des jours
on voit la mer qui se retire
le ciel s’assombrir et l’été
s’effacer à tout jamais
on voit l’hiver enfin s’étendre
et redessiner la Hollande »
 
 
 
« on peut voir au coin d’une allée
le ciel de nuit dans le canal
le regard de la bien-aimée
s’est éteint un soir de novembre
plus sombre que le cygne noir
un cycliste roulait sans phare
et sur le pont des voix amies
parlent encore au vieux tilleul
mais tu es seul à les entendre
parmi les échos du canal »
 
 
 
Jean-Claude Pirotte, Hollande, Poèmes et peintures

mais tout compte encor J’ai fait vivre

Souvenir Facebook Dimanche 24 août 2025

« mais tout compte encor J’ai fait vivre
et tout recommence demain
S’il n’y avait que moi je pense
que la chose suffirait bien
Mais comment aimer ceux qu’on aime
sans leur donner un coup de main
Ils n’en demandent davantage
que rarement et c’est alors
que le mal vous tire en plein corps
Nous n’étions là que pour leur faire
aimer ce qui reste à aimer
dans un monde sans liberté
qui les chante toutes C’est taire
un malheur que nous étouffons
dans nos poitrines trop étroites
Le métier d’homme a ses prisons
et nous mourrons avant qu’amour
tu nous aies donné le bonjour. »

Georges Perros, Une vie ordinaire, Gallimard, 1967

Mais qu’est-ce que la poésie

Souvenir Facebook Jeudi 21 août 2025
 
« Mais qu’est-ce que la poésie
Le proverbe ne le dit pas
Elle est peut-être je m’avance
Les sables ici sont mouvants
Elle n’est peut-être
Que ce qui ne s’oublie pas
Ce qui ne se découvre que les yeux fermés
Le jour et la nuit ensemble
Derrière une porte condamnée
Qui ne peut jamais s’ouvrir
Que si on ne la force pas
Le poète est celui-là qui ne cherche pas mais trouve
Par haute fidélité
A ce qui n’existe pas
Comme l’homme existe et s’en va. »
 
Georges Perros, Poèmes bleus, Galimard, 1962