Théophile Gautier : Quand on voyage, « Florence »

Souvenirs Facebook Mercredi 25 octobre 2023

« La nuit était tombée lorsque nous arrivâmes à la porte San-Gallo. Un déjeuner assez mesquin, quoique arrosé de vin passable contenu dans de grandes fiasques de verre blanc nattées de sparterie, avalé à la frontière de Toscane, nous faisait désirer vivement, malgré notre sobriété ordinaire, un Aigle noir, un Lion rouge, un Soleil d’or, ou une Croix de Malte quelconque pour vaquer, comme dit Rabelais, « à cette réparation de dessous le nez » qui inquiétait tant ce bon Panurge. Nos yeux avaient fait leurs quatre repas bons ou mauvais ; mais notre estomac n’en avait fait qu’un, et bien maigre encore ! « 

« nous apercevions aussi, au delà des toits des édifices, la colline de San-Miniato, avec son église et ses cyprès, dont le nom nous était resté accroché dans l’esprit, quoique nous ne fussions jamais venu à Florence, par la lecture du Lorenzaccio d’Alfred de Musset, dont la cinquième scène porte pour désignation ce lieu de scène : Devant l’église de San Miniato à Montolivet. Comment ce détail insignifiant se retrouvait-il dans notre mémoire au bout de tant d’années, lorsque nous avons oublié tant de choses plus importantes ? Que celui-là le dise qui peut dérouler les circonvolutions mystérieuses des pauvres cervelles humaines. « 

« L’aspect général de Florence, contrairement à l’idée qu’on s’en fait, est triste. Les rues sont étroites ; les maisons, hautes, sombres de façades, n’ont point cette blanche gaieté méridionale qu’on s’attendrait à y trouver. Cette ville de plaisir, dont l’Europe élégante et riche fait sa maison d’été, a la physionomie maussade et rechignée ; ses palais ressemblent à des prisons ou à des forteresses ; chaque maison a l’air de se retrancher ou de se défendre contre la rue ; l’architecture, massive, sérieuse, solide, sobre d’ouvertures, a conservé toutes les défiances du moyen âge et semble toujours s’attendre à quelque coup de main des Pazzi et des Strozzi.
Ainsi, Florence, qu’on se figure couchée sous un ciel d’azur dans une draperie de blancs édifices et respirant avec nonchalance le lis rouge de ses armoiries, est effectivement une matrone austère, à demi cachée dans ses voiles noirs, comme une parque de Michel-Ange. « 

 

« Le David de Michel-Ange, outre l’inconvénient qu’il a de représenter sous une forme gigantesque un héros biblique dont la taille était notoirement petite, nous a paru un peu lourd et commun, défaut rare chez ce maître d’une si rigoureuse élégance ; c’est un grand et gros garçon bien portant, charnu, râblé, bastionné de pectoraux solides, muni de biceps monstrueux, un fort de la halle attendant qu’on lui mette un sac sur le dos. Le travail du marbre est remarquable, et, somme toute, est un bon morceau d’étude qui ferait honneur à tout autre statuaire que Michel-Ange ; mais il y manque cette maestria olympienne et formidable qui caractérise les œuvres de ce sculpteur surhumain ; il faut dire aussi que l’artiste n’a pas été entièrement libre : il a tiré son David d’un énorme bloc de marbre de Carrare, entaillé un siècle auparavant par Simon de Fiesole, qui avait essayé d’en extraire un colosse sans en pouvoir venir à bout. Michel-Ange, alors âgé de vingt, neuf ans, reprit l’ébauche et trouva en se jouant une statue géante à travers les essais informes de Simon de Fiesole ; quelques défauts de proportion dans les membres, le manque de marbre et des coups de ciseau visibles aux épaules indiquent la gêne que dut éprouver le grand statuaire dans l’accomplissement de ce tour de force singulier : entrer une statue dans la peau d’une autre. Michel-Ange seul pouvait se permettre cette étrange fantaisie. « 


« Les femmes de Florence, moins belles que les Milanaises, les Vénitiennes ou les Romaines, sont plus intéressantes et parlent davantage à l’idée ; elles plairont surtout à l’écrivain psychologue ; leurs yeux sont voilés de mélancolie, leur front est parfois rêveur, et quelques-unes offrent cet air de vague souffrance, sentiment tout récent et tout chrétien, qu’on chercherait vainement dans la statuaire grecque ou romaine ; au milieu des têtes italiennes classiques, les têtes florentines sont bourgeoises dans le sens intime et favorable du mot ; elles n’expriment pas seulement la race, dans l’individu ; elles ne sont pas exclusivement humaines, elles sont sociales. « 

Théophile Gautier, Quand on voyage, « Florence », 1865

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